dimanche 4 mars 2012

Lire 37

              Je dois l’avouer, il m’est arrivé, perdu dans ma lecture, d’accomplir ce geste un peu honteux qui consiste à se curer un ongle avec des coins de pages. A y réfléchir, il me semble que ce geste procède d’une catharsis propre à la lecture même. Une façon de se laver, littéralement, des miasmes la vraie vie.
D’autres se sont servis des livres pour faire pire, à défaut de papier hygiénique. Sans doute certains ouvrages ne valent-ils pas mieux que cette pitoyable fin en un malodorant cagadou de fond de jardin. Ne soyons pas idolâtres. Le livre pour le livre ne doit pas nous intéresser, sauf si on est immortel et qu’on peut se permettre, dans notre infinitude, de gaspiller notre temps éternel. Ce n’est pas mon cas alors je vais à l’essentiel, c'est-à-dire aux meilleurs. Mais ne jugeons pas trop vite ceux avec quoi on se torche : ce sont toujours les livres les plus nocifs, donc les meilleurs, qui finissent en autodafé.
Lire n’a jamais été un acte anodin. Les livres qui circulent sous le manteau nous le prouvent : en tout temps le livre a dérangé le pouvoir. Les calvinistes lisaient secrètement la Bible. Les catholiques pouvaient se dispenser de savoir lire puisque l’office dominical suffisait à recevoir la bonne parole. Pendant ce temps des Huguenots apprenaient à lire à leurs enfants. Cette interdiction en fit un peuple cultivé qui, non content de savoir lire, glosait.
Je ne sais plus quel auteur sud-américain (Cortazar ou Donoso) raconte que dans sa bêtise, la milice qui avait ordre de traquer toute littérature relevant de près ou de loin du communisme, avait jeté plusieurs exemplaires du Petit Chaperon rouge au feu. Les nazis avaient compris la menace que représentaient les livres intelligents : une bonne purification par le feu pour s’en protéger car, comme le dit (encore) Montaigne : « Un homme qui a lu et retenu est plus capable de grandes entreprises qu’un autre ».
On peut en ce sens comparer la lecture à une bonne épidémie. On attrape le livre, on le refile à autrui qui va lui-même le donner à quelqu’un d’autre. Une vraie contagion, à cela près que le mal est aussi le remède. Le phénomène Indignez-vous, de Stéphane Hessel, est à ce titre comparable à une pandémie (bien que j’aie trouvé la substance du livre assez fadasse). Plus une incitation à l’agitation qu’à la réflexion. N’est pas Montaigne qui veut.



samedi 3 mars 2012

Lire 36

          Apprendre à lire. Que de connexions, que de tempêtes en nos synapses enfantines, certes les plus performantes paraît-il de notre vie d’humain, mais que d’efforts, que d’ânonnements, d’heures passées, un frêle index soulignant les syllabes en caractères gras à la recherche de quelque magique combinatoire. Curieusement je n’ai pas de souvenir de cette période d’apprentissage. Sans doute parce que j’ai bénéficié de parents qui suivaient çà de loin, n’ayant aucune conviction pédagogique sur les vertus de la méthode globale, peut-être aussi parce que ma curiosité et mon envie de réussir étaient gages de réussite, toujours est-il que je ne me revois pas en train de souffrir à intégrer cette activité fondatrice ou de subir des foudres parentales qui n’eussent pas manqué de me buter comme le fit plus tard l’âpre apprentissage des mathématiques.
Je me souviens de ces affichettes qui ornaient la classe de lettres anthropomorphes. Le « G » représentait un certain Gustave (à une époque où déjà plus personne ne s’appelait Gustave). Le dessin renvoyait à une petite histoire commençant par ces mots : « Gustave est malade. Sa maman le soigne. Elle lui donne un gobelet de Malaga ». Curieuse et sibylline phrase. Si je m’en souviens c’est surtout parce que mon frère, plus jeune que moi, s’y était collé quelques années plus tard. Il lisait « un gobet de Malaga », ce qui nous faisait beaucoup rire, sans que nous sachions ce que c’était que ce Malaga. Etrange méthode qui consistait à apprendre aux jeunes lecteurs les vertus thérapeutiques d’un vin sucré administré aux enfants malades (il fallait bien trouver de quoi nous faire travailler le syntagme ma). De même, je me souviens qu’en CE 1 nous avions lu un conte où un pauvre bûcheron n’avait qu’un bout de fromage et un peu de « bière aigre » pour toute pitance. Vin, bière : à défaut de celui de la lecture cette méthode pouvait insuffler le goût de l’alcool. Les cancres n’avaient pas tout perdu…

jeudi 9 février 2012

mercredi 8 février 2012

Lire 34

                 Il faudra écrire ce livre du Lecteur absolu.
                 Le lecteur absolu a un don : il entend chuchoter les livres lorsqu’il passe devant les rayons d’une librairie. Il ne peut pas dormir devant une bibliothèque. Tous ces murmures provenant des personnages des livres l’empêchent de trouver le sommeil. Quand il passe, en ville, devant la grande bibliothèque municipale, c’est un vrai vacarme. Une fois, il a observé la vie nocturne de tous ces petits personnages. Il a vu sortir de leur livre des héros de tout poil, escalader les étagères pour se retrouver. Lucien de Rubempré faire la cour à Mme de Rênal, le dos appuyé sur la tranche d’un Yourcenar. Il a vu des bagarres énormes : les héros hugoliens contre ceux de Balzac. Et les bons sauvages des Lumières jouer de la mandoline au coin du feu en compagnie des Cannibales de Montaigne. Et Dom Juan investir les Filles de feu de Nerval.
Le Lecteur absolu devient fou. Il s’est finalement endormi au pied de la bibliothèque. Les personnages l’ont envahi comme Gulliver et les Lilliputiens. Il se réveille en sursaut, crache un Rastignac, écrase une Héloïse, piétine un Des Grieux, un Roquentin, une Cosette.
On l’enferme en hôpital psychiatrique. Là bas, on ne trouve rien de mieux que de l’emmener à la bibliothèque. Son état empire sans qu’on sache pourquoi. Un soir, les héros de la bibliothèque viennent le voir. Il ne peut que les écouter, engoncé dans sa camisole. Les héros lui expliquent qu’ils sont ses amis, qu’ils ne veulent que le libérer. Les personnages défont sa camisole, ouvrent la fenêtre, font diversion parce que le chien du vieux gardien alcoolique veille.

                   Que serait la dernière image ? Sans doute le Lecteur absolu juché sur un vélo, couvert de petits personnages l’encourageant à pédaler plus fort. Mais il n’est pas sur une route : il pédale dans le ciel.
Une autre version est possible. On le retrouve mort au matin, écrasé sous le poids d’une étagère de la bibliothèque qui s’est accidentellement écroulée.

mardi 7 février 2012

Lire 33

                Qu’il soit maudit jusqu’à la douzième génération celui qui m’a emprunté Cent ans de Solitude sans jamais me le rendre.
Qu’il soit maudit jusqu’à la cent vingt-troisième génération celui qui m’a pris Le Portrait de Baudouin (exemplaire dédicacé par l’auteur) sans jamais me le rendre.

Et que tous ceux à qui j’ai emprunté des livres que j'ai gardés me pardonnent.

lundi 6 février 2012

Lire 32

                   Un bon auteur est un auteur juste. C'est à dire qu'il parvient à ce paradoxe de toucher un pan de vérité inscrit en nous, s'ajustant parfaitement dans un moule déjà disposé à l'emboitement de cette idée tout en revêtant un habit de nouveauté et d'originalité. On reconnaît cette idée comme parfois dans la vie on rencontre un objet entrevu seulement en rêves. On s'en empare, il trouve sa place au chaud de notre main et on s'étonne de le sentir si bien lové au creux de notre paume.
Il est plus facile à un autobiographe d'être un auteur juste qu'à un romancier. La création de personnages entrave parfois cette fraternité élective qu'un contact direct avec l'auteur peut favoriser. Rousseau et Montaigne sont des auteurs justes. Moins le Sartre des Mots ou le Cohen de O vous frères humains, écrit avec les nerfs. En fait, j'aime les auteurs qui touchent autant au coeur qu'à l'esprit, du moins qui pensent avec le coeur et sentent avec esprit. Les auteurs de théâtre et Flaubert écrivent avec la voix, c'est à dire avec le corps. Coeur, esprit, corps, nerfs : l'auteur juste est tout cela tout à tour, rarement tout à la fois. Ca peut exister en poésie ou en peinture : Villon est corps, coeur et nerfs, Verlaine est coeur et esprit, Pollock est corps et nerfs, Picasso corps et esprit, Soutine coeur, corps et nerfs.
Il faut qu'en nous-même nous retrouvions une part de ce corps, de cet esprit, de ce coeur, de ces nerfs, c'est à dire une humanité.  Je me souviens que lorsque j'étais à la fac j'étais étonné de l'attitude de certains bons étudiants qui étaient de véritables techniciens de la littérature mais ne la vivaient pas dans leur corps. C'était un exercice scolaire comme un autre et ils abordaient les auteurs comme ils eussent pratiqué toute autre matière : froidement, avec le détachement glacial et efficace d'un ingénieur en informatique. L'un d'eux m'avait ri au nez quand je lui avais fait remarquer qu'en marchant à coups de somnifères et d'excitants pour pallier le stress des examens il allait à l'encontre du détachement et la sérénité auxquels nous conviaient ces auteurs mêmes qui constituaient notre programme.
La littérature me traverse. Moins peut-être maintenant que les images. Les mots sont moins prompts à m'ébranler par le corps et les nerfs que ne le fait la peinture. Mais je n'attends que la première occasion pour  retomber en roman comme en enfance. 

dimanche 5 février 2012

Lire 31

                       Sans que je sache pourquoi, je me surprends à lire de plus en plus d'autobiographies. Peut-être parce que parfois la vérité me semble plus folle encore que la fiction. J'aime entrer dans un auteur, tenter d'y distinguer la part de vanité, d'autocomplaisance, de mauvaise foi, de vérité ou cette amusante tendante à s'autodénigrer en noircissant le trait.
Les livres de "bonne foi" sont à prendre avec prudence. Mais on y touche à l'homme en ce qu'il a de plus contradictoire : Rousseau écrivant un traité sur l'éducation avec cinq enfants laissés aux Enfants Perdus, Montaigne vantant les bienfaits paradoxaux d'une lourde chute de cheval, Cohen faisant l'apologie de la mort dans un livre sur l'amour maternel sont autant de sujets touchant à ma vie de lecteur quand bien même il est peu probable que je fasse une chute de cheval (peut-être chûterais-je plus probablement à cause d'un chien, comme Rousseau à Ménilmontant). Les plus touchantes me semblent être L'Age d'Homme de Leiris et O vous frères humains de Cohen, un livre plein de cynisme et de lyrisme mêlés. Mais le plus original reste Perec et Je me souviens, suite d'anecdotes se référant au passé intime de l'auteur en même temps qu'à des événements partagés par les lecteurs de sa génération (le : "Je me souviens que Stendhal n'aimait pas les épinards" m'a toujours fait dire que j'avais au moins ce point commun avec ce grand auteur). Mais c'est surtout avec W ou le souvenir d'enfance que Perec invente une autobiographie unique en son genre. Ce livre alternant les souvenirs d'enfance avec une fiction portant sur un fantasme olympique sur l'île W nous parle bien de l'arrachement douloureux de l'auteur à ses parents juifs pendant la guerre. Une autre façon que Si c'est un homme de raconter l'indicible.
Une image me revient : je me souviens que j'avais écrit à l'insu de N. une phrase à la fin de son volume de Je me souviens (Perec avait demandé à l'éditeur de laisser quelques pages vierges pour que les lecteurs inscrivent leurs "je me souviens"). Je l'avais ensuite replacé dans sa bibliothèque en espérant que des années plus tard elle tomberait par hasard sur ma phrase. Je ne sais pas si ce fut le cas, nous nous sommes séparés avant.

samedi 4 février 2012

Lire 30


                   J'ai été successivement épris de Cathy Earnshaw, Mathilde de la Môle, Clélia Conti, Remedios la Belle et Lisaveta Ivanovna, héroïne malheureuse de La Dame de Pique, dont la seule consonance patronymique est une invitation au voyage : un charme suranné de culture française en pleine Russie sur fond de neige. Mieux : j'ai été toutes ces femmes. L'héroïne, c'est moi. Pareillement, je me suis pris pour Julien Sorel, Fabrice Del Dongo, Lucien de Rubempré, Ferdinand Bardamu, Antoine Roquentin, Jose Arcadio Buendia, Meursault, Giovanni Drogo, Lafcadio, Des Eisseintes, Josef K. Je n'affectionne pas particulièrement les héros parfaits. J'ai même une réelle tendresse pour les personnages misérables des romans réalistes comme Goriot ou Grandet, père et fille. Mais ma championne du genre reste Félicité, malheureuse héroïne de Un coeur simple. Pauvre Félicité, amoureuse de son neveu et de son perroquet empaillé : fallait-il le génie de Flaubert pour mener au sublime un personnage aussi pitoyable!(Le Perroquet de Flaubert de Julian Barnes en est un subtil prolongement à lire absolument). La destinée Claude Lantier, le peintre raté de l'Oeuvre me paraît particulièrement émouvante. Ce croisement improbable de Cézanne et Monet  résume parfaitement les atermoiements de l'impressionnisme et de la vocation artistique en général. Belle tranche de vie naturaliste qui ne restera pas cependant comme un exemple d'optimisme.
J'aime les maudits, les impurs, ceux qui même dans leur vocation chevaleresque sont entachés d'humaine imperfection. Lancelot dans sa charrette d'infamie pour approcher son rêve d'adultère, Perveval apathique, perdu dans l'absolue contemplation d'une tache de sang sur la neige. Et j'aime aussi Juliette enfermée dans la tombe des Capulet, se demandant si elle ne va pas devenir folle et se fracasser le crâne avec un tibia de ses ancêtres.
J'irai plus loin en avouant mon attirance pour les personnages machiavéliques mais tellement plus intéressants que les figures de bellâtres aseptisés qu'impose un certain type de romans. A D'Artagnan ou Philéas Fogg j'ai toujours préféré lles Frollo ou les troublants Vautrin, Gregor Samsa ou Abel Tiffauges.

vendredi 3 février 2012

Lire 29


Autres reliques :
- Un horaire de bus Aix en Provence/Marseille par RN 8 (horaires valables à compter d'octobre 1988) dans Poésie et profondeur de Jean-Pierre Richard.
- Un marque-page Fnac.com dans La Tempête de Shakespeare.
- Un ticket d'entrée au musée des Beaux-Arts de Quimper plein tarif (25 francs) du 20 juillet 2001 dans La Sauvage d'Anouilh.
- Des tarifs de location de VTT de la Contamine-Montjoie été 2010 dans A vélo du Pacifique au Mont Blanc (acheté à l'auteur sue le marché de Saint Gervais les Bains).
- Six vers recopiés dans Les Tragiques de D'Aubigné.
- Un article de la République du Centre sur une inauguration au musée des Beaux-Arts d'Orléans dans Rome, Naples et Florence de Stendhal.
- Une photo de moi dans une rue allemande avec, au dos, une mention d'une main d'élève : "Souvenir, souvenir, de la part de Laëtitia, voyage en Allemagne, du 6 au 10 avril 1998", dans Tête à Rap de Marie-Aude Murail.
- Une note de 56 euros 60 de l'Intermarché de Cuers (21 articles) dans Autoportrait en coureur de fond de Murakami.
- 2 points Esso dans La Dame de Pique de Pouchkine.
- Une carte téléphonique 120 unités dans L'Oeuvre au noir, de Marguerite Yourcenar.
- Un sujet de dissertation dans The Acme Novelty date book de Chris Ware.

jeudi 2 février 2012

Lire 28

                      "Il n'est pas de chagrin qu'une heure de lecture n'ait dissipé", écrivait Montesquieu. Mais que faire quand on veut se consoler d'un chagrin de lecture? Je veux dire lorsque notre chagrin même émane de ce qui est sensé le dissiper?
Il y a beaucoup de tristesse et de mélancolie dans les romans. Nous les aimons d’ailleurs à cause de cette capacité à nous émouvoir, c'est-à-dire à nous chambouler sans qu’aucun autobus ne nous soit vraiment passé dessus. Ce ne sont que des mots, ce ne sont que personnages de papier, ce ne sont que songes parmi les songes, et encore rêvés souvent par des gens morts depuis longtemps. Mais comme elle est poignante, la petite Chloé et son nénuphar de l’Ecume des jours. Comme il est triste, le Yéti dans sa montagne en voyant s’éloigner Tchang. Et quelle grâce elle met à mourir, la jeune Manon dans les bras de son Des Grieux… Chagrins de pacotille qui épanchent en notre nature mélancolique le besoin d’affliction - « il pleure sans raison », disait Verlaine - comme une tristesse en carton-pâte d’autant plus belle et poignante que ses causes en sont futiles. Un vrai chagrin de princesse neurasthénique qui nous distrait des véritables raisons de pleurer en ce bas-monde.

mercredi 1 février 2012

Lire 27

                      Elles sont terribles, les dix dernières pages. On est pris entre deux désirs : celui de brûler la poste pour connaître au plus tôt le dénouement  et celui d’en faire durer le plaisir, de retarder le moment du dernier point, du dernier mot, dans la dernière phrase. Nous usons de stratégies ridicules. On relit la même phrase, on revient  sur la précédente, mais la curiosité l’emporte et on se prend à galoper vers la sortie (il n’y a pas le mot Fin dans la dernière page des romans). Puis on se freine et fatalement notre raison n’y peut plus rien : on se laisse glisser vers l’extase finale qui ressemble aussi à la mort. Il y avait un avant, il y aura un après. Je lirai, je lis, j’ai lu. Il y a dans ce j’ai lu (c’était justement le nom d’une collection de livres de poches de la bibliothèque de mon grand-père), il y a du plus jamais, quand bien même j’y reviendrai plus tard. J’ai lu n’est pas j’ai relu. Ce n’est pas qu’un au revoir. C’est un adieu définitif parce que cette fin  pour toujours je la connais. Jamais plus je n’en saurai goûter la charge de surprise des premières fois. C’est une chute, littéralement : la fin du roman est aussi la fin du lecteur.

mardi 31 janvier 2012

Lire 26

                         Je n'ai jamais pu décider si je préférais les longs romans aux nouvelles. Sprint ou marathon? A la hussarde ou dans la durée? Les deux genres ont également produit des chefs-d'oeuvres mais il me semble paradoxalement qu'il y a plus de mérite à écrire la Dame de Pique que Belle de Seigneur. Une intrigue ramassée, la nécessité de brosser des portraits vivants, de renoncer aux longues descriptions pour arriver à ce condensé d'émotions qu'offre la nouvelle me paraissent des tours plus délicats à prendre que d'étaler son ouvrage sur huit cents pages. J'ai toujours aimé Poë ou Villiers de l'Isle-Adam pour leur concision (c'est pour la même raison que la poésie en général et les sonnets en particulier me paraissent admirables). Morphine de Michaël Boulgakov et, surtout, la nouvelle Je ne voulais que téléphoner extraite des Douze contes vagabonds de Garcia-Marquez constituent deux sommets du genre, cette dernière racontant la triste histoire d'une jeune automobiliste tombée en panne près d'un asile d'aliénées : prise pour folle, elle ne peut en sortir alors qu'elle n'y était entrée que pour téléphoner à son mari...
Il n'en reste pas moins que les romans au long cours nécessitent un investissement temporel bien plus important, qui permet l'imprégnation nécessaire à une véritable fusion. Le long roman crée rapidement un manque. C'est le premier objet que l'on cherche en rentrant chez soi. C'est une catastrophe si l'on vient à l'égarer, un cataclysme si on le perd. On se réjouit à palper du doigt les cent pages restantes, on se désespère à n'en compter plus que dix. C'est toujours une petit mort que la fin d'un long roman. Ainsi l'achèvement de livres comme Les Hauts de Hurlevent, de Cent ans de solitude ou de Sarah et le lieutenant français a été un vrai déchirement. A ce moment du deuil, rien d'autre qu'un nouveau bon livre pour nous faire oublier le manque du précédent.

lundi 30 janvier 2012

Lire 25

                     Il existe entre le livre et son lecteur une histoire comparable à celle des êtres. Ils doivent en quelque sorte s'apprivoiser l'un l'autre. Un bon livre se mérite. Même le lecteur le plus exigeant se doit d'être indulgent et patient.  Je me donne la page trente comme point névralgique. Si au-delà de cette borne le livre persiste à m'ennuyer j'abandonne ma lecture. Renoncer en deçà est peu digne d'un bon lecteur : il faut laisser sa chance à l'auteur et certains longs romans tardent à démarrer. D'autres, de par leur modernité, impliquent de nouveaux codes de lecture qu'il s'agit d'intégrer. C'est ainsi que mes lectures passionnées de la Route des Flandres ou du Bruit et la fureur ont nécessité plusieurs tentatives infructueuses. Il faut dire que j'ai lu le premier à l'armée, pendant mes classes. Une situation peu propice à la concentration. Et quand j'ai refusé de tirer au pistolet-mitrailleur, j'ai pu le finir à loisir au pied d'un arbre tandis que les autres s'acharnaient sur des cibles de forme humaine. Chacun son truc.
Persévérer au-delà de la trentième page lorsqu'un livre nous ennuie relève soit de l'entêtement, soit du snobisme (soit de l'obligation scolaire, mais c'est une autre histoire). Il n'y a pas de honte à avouer qu'un Balzac ou un prix Goncourt nous est tombé des mains. Tous les grands auteurs n'ont pas écrit que des grands livres. Il est possible aussi que l'échec relève d'une incompatibilité. Le lecteur arrive trop tôt ou trop tard au rendez-vous. A lui de le repousser ou de prendre avec fatalisme cet amour contrarié.
Passée la page trente, un pacte tacite m'oblige à tout lire. Je n'applique pas à moi-même les conseils que je donne à autrui consistant à sauter les descriptions et autres tartinades ennuyeuses qui rejettent parfois l'intrigue au second plan. Les très érudits chapitres centraux de Notre Dame de Paris, consacrés entièrement à la description de la cathédrale et à l'histoire de Paris au Moyen-âge font en sorte que j'oublie les amours biscornues de Quasimodo et Esméralda.

dimanche 29 janvier 2012

Lire 24

                                  Lector in fabula, j’aime donc être baladé par mon auteur. Un Roi sans divertissement m’a définitivement réconcilié avec Giono. On y trouve une description bucolique du fameux hêtre, « personnage » central du livre qui, à la lumière de ce qui suivra, s’avère parfaitement morbide : le foisonnement de sympathiques insectes et autres subtiles bestioles carnassières ne prend son sens véritable qu’avec la découverte des cadavres cachés dans le tronc de l’arbre. La première lecture c’est du Walt Disney, la seconde du Gombrowicz. C’est pourtant la même page, les mêmes mots. S’il est bon de lire en connaissance de cause, j’aime assez cette première lecture superficielle comme je me laisserais dériver au hasard du courant sachant qu’il me faudra ensuite nager à rebours. A l’instar des Bijoux de la Castafiore où la pie, coupable du vol des fameux bijoux, est désignée dès la première case du livre. Tout le reste n’est que littérature et vaine recherche. C’est un livre sur rien, au même moment où triomphaient les recherches du Nouveau Roman.
J’aime aller dans l’épaisseur du texte. Gratter les strates du palimpseste pour en tirer une atmosphère, une impression qui touchera plus à mes sens qu’à ma raison. En glaner çà et là quelques bribes mal jointes que je colle cependant : la strate psychologique avec la strate esthétique, le niveau philosophique avec le niveau stylistique, chercher des significations que l’auteur lui-même n’a peut-être pas voulues (notamment en poésie). J’aime les symboles. Non pas les grosses allégories aussi visibles qu’un phare en pleine mer, mais des intentions attachées à des objets d’apparence insignifiante. Je suis un fanatique de Nadja précisément à cause de cette propension à attribuer une charge poétique aux objets du quotidien. (Mais curieusement, ce que j’aime dans la littérature surréaliste m’insupporte dans la peinture de Dali).
J’aime m’enfoncer dans le texte comme un explorateur, frontale, piolet et machette en mains. Décortiquer, démanteler. Mais les creux et les trous me plaisent aussi. J’aime quand on ne me dit pas tout, ou qu’on me dise sans me préciser que c’est important. Stendhal me plaît à cause de ses ellipses. Les Chroniques italiennes en regorgent. Reste au lecteur à être attentif pour deviner les intentions cachées des personnages. Les ellipses me comblent et je comble les ellipses.

samedi 28 janvier 2012

Lire 23

                 José est le mari de Monique. Monique est la femme de José.
José s’occupe du petit cinéma de mon village. A vrai dire, une salle des fêtes ponctuellement baptisée cinéma le vendredi soir. Il y a mon village et le reste du monde. Quand une météorite tombe dans l’océan du reste du monde, il faut bien quelques mois pour que la réplique n’atteigne mon village. Donc, hier soir j’ai vu Melancholia, sorti il y a huit mois dans le reste du monde.Comme je quittais la salle, encore bouleversé par le dénouement, je tombai sur Monique, en train de lire sur une chaise inconfortable.
- Vous ne regardez jamais les films ?
- Non, je préfère lire en attendant José.
Monique pourrait voir tous les derniers films – et que les bons, les autres n’atteignant jamais la frontière de mon village. Mais elle préfère lire.
Et en sortant, encore plein de la déflagration finale de Melancholia, je j’ai trouvée incomparablement belle, Monique, dans la pleine gloire de ses quatre-vingts ans, courbée vers son livre, parfaitement imperméable aux déflagrations de toutes sortes, mollement tendue vers les amours impossibles de son Harlequin.

vendredi 27 janvier 2012

Lire 22

                 Je suis attaché au style. Il m'est souvent arrivé malgré moi d'être embarqué dans un livre creux mais bien écrit. Si la qualité de la forme rend supportable voire agréable la lecture d'un ouvrage vide de sens, l'inverse ne se vérifie jamais : un livre ne tient jamais que par le fond seul.
Les écrivains qui vont souvent à la ligne m'exaspèrent. J'aime une pensée liée et compacte, dense, organisée en longs paragraphes. Le début de Colline de Giono m'a toujours déplu pour ces raisons. J'ai appris à aimer d'autres livres de Giono mais je reste amoureux des proses au long cours des Proust ou Claude Simon. Les sauts à la ligne me paraissent artificiels alors que les longues tartines me semblent plus aptes à traduire le cours d'une pensée. Je reste néanmoins attaché aux oeuvres découpées en parties ou en chapitres. Je l'ai dit : je suis un lecteur classique.
Céline s'est donné beaucoup de mal à écrire comme un cochon. C'est le seul dans le genre qui me soit tolérable. Là où Céline ponctue sa chienlit stylistique d'axiomes fulgurants ("L'Amour c'est l'infini mis à la portée des caniches" - quelle phrase!), ses plagiaires ne font qu'accumuler de vains effets d'oralité et des platitudes gratuites. Style écorché, là encore juste sous l'épiderme.
Salammbo  est l'exemple même du livre creux bien écrit. Cette "Carthachinoiserie", comme on l'a dédaigneusement appelée à sa parution, reste un modèle de style et d'érudition. Tentez d'en noter le vocabulaire inconnu sur les deux pages vierges qui cloturent votre édition : elles n'y suffiront pas. Longtemps, ce livre est resté mon préféré, jusqu'au jour où, voulant le recommander à un ami, j'ai été incapable d'en faire le résumé.
L'exemple absolu de style et de pensée réunis reste pour moi la brève mais incomparable introduction des Lettres Persanes. Tout l'esprit des Lumières est condensé dans ces deux pages parfaites.
J'ai horreur des grosses attaches, de ces poignets ou chevilles épaisses qui enlaidissent des corps par ailleurs très bien proportionnés. Les "soudain" en début de paragraphe qui viennent gâcher les plus beaux livres de Paulo Coelho. Le roman a beau être intéressant, ces ficelles finissent par leur insistante récurrence par me sortir du livre. Pareillement, j'exècre les redites. Ma lenteur de lecture, propice à l'assimilation, permet qu'on ne me rabâche pas dix fois les mêmes choses.
A l'inverse, j'adore les implicites, les livres ouverts qui sollicitent ma participation active.
J'aime les ouvrages qui nécessitent une seconde lecture, les clés ayant été données au lecteur en fin d'ouvrage.
Je suis entré par la fenêtre, je prends les clés, je ressors, rentre enfin par la porte.
Et je n'aime pas les auteurs qui vont souvent à la ligne.
Vraiment pas.

jeudi 26 janvier 2012

Lire 21

                    Les trains manqués ne se rattrapent plus. Aussi vaut-il mieux anticiper un rendez-vous que le rater. J’ai certainement lu trop tôt les Rêveries du promeneur solitaire et l’Emile. Je ne prétends pas avoir, à 16 ans, tout compris de l’un et de l’autre. Mais je peux dire avoir fait mon dépucelage littéraire avec ces deux livres. Sans trop comprendre où elles me menaient, les phrases de Rousseau m’ont conduit jusqu’à ce degré d’émotion qu’on ne rencontre que très rarement dans une vie de lecteur. Sans doute le plaisir de la découverte ou l’ivresse des débuts en toute chose de ce monde, « intus et in cute », dans la chair de l’auteur. Sous la plume de Rousseau, ses plaintes ou ses extases, insupportables chez d’autres, deviennent touchantes en ce qu’à trois siècles de distance leurs contingences nous échappent. Le ton en est d’autant plus poignant, clairement dessiné dans la lumière crue du pathos débarrassé de la cause.
Montaigne donne toujours l’impression du train manqué si l’on s’en tient à sa langue. Le voyage se fait à pied et en montant. C’est un peu comme si on tentait de dialoguer avec un aïeul étranger : on ne saisit pas tout mais on est du même sang. L’échange est plus globalement celui d’une pensée, d’une filiation vague mais reconnue, que d’une idée ponctuelle. Et je dois l’avouer, j’aime parfois ne rien y piper, sentir le souffle chaud d’une pensée sans la pénétrer, sans même avoir vraiment envie de la comprendre dans la précision de ses atours, et malgré cela – ou peut-être grâce à cela – en sortir grandi tout simplement parce qu’elle est puissante. Ce n’est pas qu’une question d’esthétique : les phrases les mieux tournées sont souvent assez creuses et énoncent des banalités pour peu qu’on en gratte le vernis rhétorique. Mais il est des pensées qui nous paraissent édifiantes à proportion qu’elles sont obscures. « J’entends, mais quoi ? », demande Rabelais. Certes le train des Essais se prend sur le tard, mais on n'en redescend jamais.

mercredi 25 janvier 2012

Lire 20

                 Le lecteur doit être à l'heure et seuls le hasard ou l'intuition décident du rendez-vous. Si j'ai lu trop tôt l'Etranger et la Peste, j'ai été ponctuel avec l'Immoraliste de Gide qui doit se lire ni à 18 ni à 25 mais à 20 ans. En revanche, je crois avoir lu trop tard Le Grand Meaulnes dont je ne doute pas que le motif onirique eût enchanté mon adolescence. J'en ai ressenti le souffle; insuffisamment cependant pour en être emporté.
J'ai bien été au rendez-vous pour les Hauts de Hurlevent. Cette lecture, à l'époque de mes 18 ans, m'avait retourné. Les amours impossibles de Cathy et Heathcliff me poursuivaient jusque dans mes escapades solitaires : en haut des collines je cherchais une Cathy qui aurait eu quelque chose des arbres et du vent. Curieusement, la musique que j'écoutais tout en lisant est, aujourd'hui encore, restée associée à l'atmosphère si particulière du roman. Il suffit que j'entende les premières mesures de l'album Love over gold (Dire Straits) pour que je replonge mentalement dans les landes sauvages d'Emilie Brontë. Ce sont plus des impressions que des images précises; jusqu'à une certaine odeur de papier que ranime le pouvoir évocateur des harmonies sonores, une sorte d'opéra mnésique intérieur aussi émouvant qu'éphémère.
Je fus de même au rendez-vous pour le Rouge et le Noir. Je m'éprenais de Julien, ce lecteur contrarié qui doit lui aussi se cacher de son père pour lire les mémoires de Napoléon. Rentrant de sortie à vélo, j'imitais mon héros en passant la tête sous la fontaine des villages comme il le fait au début du roman. Attitude romantique fort dommageable pour mes bronches, surtout l'hiver.

mardi 24 janvier 2012

Lire 19

                      Les rares livres se trouvant chez moi étaient d'autant plus précieux qu'on ne les voyait presque jamais, enfermés dans l'armoire à glace de mon père. C'était une sorte de sanctuaire qu'on n'avait le droit d'ouvrir que pour consulter un des dix volumes du dictionnaire Larousse de 1912 achetés aux puces. Une quinzaine de livres tout au plus, disposés sur l'étagère du haut. Une fois j'en ai pris un au hasard. C'était Terre de Hommes, de Saint Exupéry. Je découvrais les grands espaces, la Cordillère des Andes et l'orgueil de Guillaumet. Je le reposai en douce. Puis ce furent d'autres larcins : Vol de nuit puis d'autres que j'ai oubliés. Le plaisir de la lecture se doublait de celui de l'interdit. Non pas que mon père s'opposât à ce que nous nous instruisions, bien au contraire. Mais on sentait qu'il vivait comme une ingérence nos incursions en sa maigre bibliothèque personnelle.
Le père n'avait pas vraiment le temps de lire mais vouait un véritable culte à Baudelaire. Il passait l'essentiel de son temps d'humain dans l'assourdissante clameur d'une cimenterie. Une fois, alors que je travaillais à l'usine pour l'été, il me fit discrètement signe de venir le voir dans le placard qu'on lui avait assigné comme bureau en attendant qu'il parte à la retraite. Il s'installa à son siège, l'air fanfaron et souleva un monceau de grandes feuilles millimètrées comportant d'assommantes statistiques. Sous les graphiques, comme l'aurait fait un gamin espiègle lisant des illustrés sous ses livres d'école, il me montra un petit livre qu'il lisait en catimini : Les Fleurs du Mal. C'était sa manière à lui d'être rebelle. Au tonnerre des broyeurs à cru, il opposait les mots du poète. Dérisoire échappatoire, mais pour lui une façon de donner un peu de sens à l'amas de tôles poussiéreuses où il oeuvra pendant quarante ans sous le joug de chefs incultes. Et je me souviens m'être dit qu'il était triste ce monde où l'on devait se cacher pour lire du Baudelaire.

lundi 23 janvier 2012

Lire 18

Extrait de L'Esprit ou Précis de la morale chrétienne de M. Duguet (1765) :

"Tout le monde est dans l'affliction parce que tout le monde l'a mérité. Ce n'est pas un malheur que de souffrir mais c'en est un fort grand de ne pas profiter de la souffrance. C'est un remède qui nous doit guérir, au lieu d'aigrir nos maladies. Nous aimerions trop la vie si elle était douce; nous mettrions notre confiance dans des biens indignes de nous, s'il était permis de les avoir : ils nous sont ôtés par miséricorde, nous nous en plaignons par ignorance et par faiblesse. Mais celui qui paraît négliger nos larmes pour ne pas négliger notre salut nous en épargne d'éternelles. Personne ne se sauverait s'il avait le malheur d'être exaucé dans tous ses désirs. Il est donc juste que les branches de la vigne soient taillées pour devenir fécondes et qu'elles soient assez près du cep pour n'en être pas séparées.
Il faudrait s'abstenir de tout pour ôter les occasions de chûte. La science est un piège; l'esprit en est un autre; le succès dans les meilleures choses, un plus grand; la nourriture sert de prétexte à la volupté. L'amitié tend à amollir le coeur. Tout est empoisonné et contagieux sans la grâce; mais elle porte l'innocence et la pureté dans les choses que la cupidité a infectées".

dimanche 22 janvier 2012

Lire 17

                  Il y avait eu aussi la bibliothèque du grand-père. D'autant plus fascinante qu'elle se situait en partie dans une pièce mystérieusement appelée "cosy" où je dormais l'été. Je limitais mon exploration à la lecture des titres et déchiffrais le nom d'auteurs aujourd'hui plus ou moins oubliés : Tyde Monnier, Guy des Cars, Gilbert Cesbron. Un titre me fascinait en particulier, j'ignore pourquoi : le Figuier stérile, de Tyde Monnier (dont j'ai appris récemment qu'elle était une sorte de Giono au féminin). Je n'ai jamais lu le Figuier stérile mais ce titre avait des résonnances propres à ébranler mon imagination, sans que je sache vraiment ce que signifiait le mot "stérile"... Il y avait quelque chose de délicieusement inquiétant dans ces deux mots sans que jamais je n'eus la curiosité d'aller plus avant, peut-être par paresse, peut-être pour me préserver d'une déception.
L'autre partie de la bibliothèque se trouvait dans la salle à manger. On y trouvait des auteurs plus connus comme Camus, Pagnol ou Malraux. Il y avait aussi une belle édition de la Chartreuse de Parme et un Père Goriot de couverture rouge-velours flanquée d'un titre en lettres dorées. Plus tard, je découvris que cette bibliothèque comportait des trésors plutôt baroques, notamment sur les étagères les plus élevées : un poche du Marquis de Sade, des SAS et surtout un petit livre recouvert de papier journal pompeusement titré Les Chevaliers de la Bistouquette relatant les exploits de trois adolescents prendant la guerre, profitant du départ des hommes au front pour combler le désir des femmes restées seules au village. C'était très mal écrit mais la première scène valait son pesant de littérature : les trois comparses cachés dans une grange observaient en se masturbant un vieux fermier qui sodomisait une chèvre. Rien de l'impression de clapotis et de roseaux au bord d'un fleuve que m'avait laissée quelque temps plus tôt la lecture de mon premier vrai roman, mais certainement la découverte de l'étendue de ce qu'on appelait littérature. Je savais que le meilleur et le pire m'attendaient. Comme dans la vie, en somme.
Plus tard, je découvris une perle dans cette même bibliothèque : un vieux livre du XVIII° siècle, L'Esprit, de M. Duguet, Précis de la morale chrétienne (M DCC LXIV, avec approbation et privilège du Roi). Je ne sais comment cette apologétique parfaitement intégriste en plein milieu du siècle des Lumières est tombée entre les mains de mon grand-père qui ne lisait que des romans policiers. Toujours est-il que lorsqu'il vit ma mine admirative il ne balança pas une seconde : "Il te plaît? Il est à toi". Et comme il était généreux il prit un feutre et écrivit sur la page de garde : "Souvenir de la part de Papi et Mamie 12-9-90", détruisant en valeur marchande tout ce que le livre gagnait en valeur affective.

samedi 21 janvier 2012

Lire 16

Autres reliques :


- Une carte de visite "Familia Pinoli, 1 via Vendetta 502 12 Palerme" sur fond de coucher de soleil (une blague de mon cousin) dans Sarah et le lieutenant Français de John Fowles.
- Un petit mot de V. : "Espérons que tout va bien. Merci pour le déménagement. La bise, V." dans La Mort du roi Tsongor de Laurent Gaudé.
- Une aquarelle de F. (une femme allongée devant un châpiteau  et un grand soleil) dans Délie de Maurice Scève.
- Une photo de mon ancien appartement à Orléans et une note manuscrite (mais de quelle main?) sur la Nuit de Walpurgis dans Le Roi de Béotie de Max Jacob.
- Un billet de train Cuers-Marseille à utiliser le 17/05/10 dans Le Printemps du temps, poétiques croisées de Francis Ponge et Philippe Jaccottet de M.Monte et A. Bellatore.
- Un billet de concert de Michel Jonasz de 100 F, "Marseille, vendredi 22 mars-20 h au Stadium ni repris ni échangé" dans Mireille de Frédéric Mistral (qui se souvient qu'il a été prix Nobel de littérature?)
- Un post-it vert de Y. : "P.S : T'es pas fâché? (parce que j'ai écrit sur le livre...)" dans Voyages de l'autre côté de JMG Le Clézio.
- Un post-it jaune-pâle comportant des suites de chiffres d'une main inconnue : "14607 00086 / 08619032857 / 87" et une date : "25/5/07" dans Le Rideau de dentelle suivi de Le ciel, seul, d'Olivier Domerg.

vendredi 20 janvier 2012

Lire 15

                     J'ai appris à lire sur Tintin en Amérique. Tintin : "Et nous voici à Chicago, Milou". Milou : "Prends, garde, Chicago, nous voici!". Puis les deux comparses montaient dans un faux taxi dont le chauffeur prononçait ces mots étranges : "All right, les volets sont fermés, l'oiseau est pris"...J'entrais avec délectation dans le monde de la métaphore. Mais ma première grande rencontre esthétique fut pour Tintin au Tibet. Tchang perdu, l'image attachante et imposante du Yéti, Tintin baptisé "coeur pur" et l'incomparable Haddock ont suscité mes premières expériences d'élévation spirituelle à travers la lecture. D'ailleurs j'y reviens cycliquement, toujours extasié par la pureté du graphisme digne d'un Fontana. C'est à peu près la seule ligne claire que je supporte.
Mon premier vrai roman - outre la série des "Michel" que je lisais à 10 ans (Michel à Rome, Michel et les brocanteurs, Michel au Val d'Enfer, Michel en plongée...)- fut les Aventures de Tom Swayer. Je n'ai aucun souvenir de cette histoire. Juste deux images : une impression de roseaux et de clapotis près d'une rivière et la sensualité d'un baiser volé, que le héros échange avec une petite fille. Pourtant je garde en moi l'empreinte que fit cette lecture sur ma sensibilité d'enfant, un état d'abandon presque inquiétant que provoquent certaines rencontres, cette douce aliénation à un auteur qui nous mène où il le désire. Le virus était contracté et le reste de mes lectures devait conserver quelque chose de ce baiser enfantin.
D'autres lectures de l'enfance ont compté : Le Journal d'Anne Franck, Premier de cordée et Le Petit chose. Je ne me souviens que d'un autre roman : Les Forêts de la nuit, de Jean-Louis Curtis, étudié en cours de Français. J'avais aimé, mais pas pour les bonnes raisons : j'étais amoureux de la prof...

jeudi 19 janvier 2012

Lire 14

                    Je ne lis que très rarement des romans policiers. Le premier argument qui me vient est que je n'aime pas les meurtres dans la vraie vie. J'ai lu un ou deux San Antonio, un Fred Vargas, deux Camilieri : bons moments de lecture pour certains mais il ne m'en reste rien. Je m'embrouille dans Agatha Christie. Le foisonnement des personnages et les patronymes anglais font que je les confonds tous plus ou moins. J'ai aussi beaucoup de mal à lire des oeuvres d'anticipation et encore moins de science-fiction pour les mêmes raisons : je n'y crois pas. Manque d'imagination, incapacité à me projeter dans un autre monde avec d'autres règles, impossibilité de m'identifier à un extra-terrestre ou à un apprenti magicien? Au risque de faire bondir les fanatiques de ce type de littérature, je n'ai pu finir ni Dune ni le Seigneur des Anneaux ni même Harry Potter...
Pareillement, j'ai été incapable de terminer certains romans qui ont été le succès d'une saison : le fameux Monde de Sophie qui a plus brouillé ma vision de la philosophie qu'il ne l'a éclairée et le style roman de gare du célèbre Da Vinci code m'a empêché d'aller au-delà de la trentième page. Sans doute les traductions y sont-elles pour quelque chose mais de tels succès bénéficient d'une démarche éditoriale trop bien orchestrée pour être honnête. Les goûts du public sont largement orientés par les stratégies éditoriales. Beaucoup trop de bons livres souffrent de tirages confidentiels pour que le contraire ne soit pas vrai.
Pareil pour Amélie Nothomb. Je tiens l'Hygiène de l'assassin pour un très bon livre, de même que les Combustibles, mais le reste m'est tombé des mains. J'avoue n'avoir jamais lu du Marc Lévy par pur snobisme, histoire de me démarquer du consensus. Pire : je n'ai jamais lu Madame Bovary suite à un pari fait avec moi-même, voulant prouver qu'on pouvait devenir prof de lettres sans jamais avoir lu ce chef-d'oeuvre. Ce en quoi je me prive d'un vrai plaisir ayant adoré tous les autres livres de Flaubert, en particulier Salammbo et la Légende de Saint Julien l'Hospitalier. Mais je tiendrai parole et j'imagine souvent à quoi vont ressembler les huit premiers jours de ma retraite : enfin la lecture de Madame Bovary au coin de la cheminée.
Pourtant, il est important de temps en temps de lire un mauvais livre. Ce sont des purges nécessaires qui permettent de mieux apprécier les bons. Les brocantes sont riches de ces oubliés que l'on choisit au hasard sur la bonne foi d'un titre qui sonne bien, d'une phrase attrapée à la volée ou d'une couverture. On lui donne la chance d'une vie nouvelle mais dès les premières pages on comprend pourquoi le livre est tombé aux oubliettes. Montaigne évoque justement le cas de ce joueur de lyre qui s'efforçait d'aller écouter un mauvais musicien pour apprendre à "haïr les désaccords et fausses mesures" afin de mieux jouer lui-même. Mais laissons là les mauvais livres. Il y en en tant de bons que c'est perdre notre temps que d'en parler trop.




mercredi 18 janvier 2012

Lire 13

                  A qui sacrifierais-je une année de ma vie si en échange je pouvais converser avec un auteur de mon choix ? Montaigne me vient en premier à l’esprit. Mais outre le fait que ladite conversation aurait certainement lieu à cheval, conformément aux goûts de l’auteur (en quoi je suis des plus médiocres), je crois que je serais trop esbaudi – pour reprendre un terme de son temps – par la proximité d’un monde où tout m’est caduque pour goûter à sa mesure la compagnie de mon humaniste préféré. Sans doute la langue y ferait-elle obstacle itou. D’ailleurs lui-même s’y montrerait certainement moins étonné que moi, son esprit ouvert à toute chose en termes de nouveautés et bizarreries. Elle eût été intéressante, cette page des Essais où il relate sa rencontre avec un homme venu du futur. Un auteur plus doué que moi pour la parodie l’eût écrite sur le champ, farcissant son anecdote de citations latines, jouant sur la largesse d’esprit et usant d’archaïsmes à gogo. Moi pas.
J’aurais pu choisir Voltaire, mais si j’aime bien le conteur je ne sens pas en lui un auteur qui me chuchote à l’oreille. C’est un beau parleur qui ne brille qu’en public et ne manquerait pas de me railler à un moment où à un autre. Sans doute préfèrerais-je la compagnie discrète d’un Rousseau, mais la crainte de le froisser par quelque mot malheureux me rendrait la conversation pesante et par trop étudiée.
Une heure avec le Rimbaud du temps des Illuminations m’eût certainement passionnée, mais j’aurais préféré Germain Nouveau ou Max Jacob.
Mon choix irait à Camus. A Tipasa, en marchant tranquillement dans la nature. Il me montrerait enfin ce que c’est que ces fameuses lentisques et me désignerait la mer d’un simple geste de la main. Les mains dans les poches, on ne parlerait pas. Ce serait une heure parfaitement gâchée sur le plan de la conversation, mais oui, ça vaudrait quand même un an de ma vie.
Sachant que dans leur générosité aucun de ces auteurs n’accepterait que je sacrifiasse une année d’existence pour passer un seul moment avec eux. Il m’a d’ailleurs été donné dernièrement de dîner avec quelques-uns d’entre les plus connus de nos auteurs vivants – Stéphane Hessel, Fred Vargas, Pierre Péju et Edmond Baudoin – sans que ça me coûte autre chose en terme de durée de vie que l’heure délicieuse que dura le repas.

mardi 17 janvier 2012

Lire 12

Lettre de Jacques Gélat du 30/3/92 retrouvée dans son roman "Le Tableau" (Denoël)  :

"Cher Monsieur,

                      Merci infiniment pour votre lettre. Ecrire comme vous vous en doutez est un exercice solitaire. Publier en est un autre, finalement aussi difficile. Etre lu par contre vous récompense de tous ces efforts. Et puis, quand plus tard un lecteur vous écrit, c'est véritablement un plaisir. Merci de me l'avoir offert.
Amicalement,

J. Gélat"

lundi 16 janvier 2012

Lire 11

               Nos livres sont porteurs de reliques. Des ces marque-page improvisés qui témoignent d'une époque. Résultats d'une investigation archéologique récente en ma bibliothèque :

- Une carte de visite : "Entreprise Blanchard, travaux publics et privés, maison fondée en 1880" dans Le Recours de la méthode de Julio Cortazar.
- Une facture EDF du 29. 7. 98 dans Comment voyager avec un saumon de Umberto Eco.
- Un petit calendrier 87-88 : "Les n° les plus sexy 36.69, dialogues, P.A (?), rencontres, contes érotiques" dans Illusions perdues de Balzac.
- Une photo d'un tableau d'Edgar Mélik dans Mort à crédit de Céline.
- Une lettre d'un auteur me remerciant de lui avoir envoyé une lettre pour  lui dire que j'avais aimé son livre - oui, à une époque je faisais ce genre de chose, dans Le Tableau de Jacques Gélat.
- Une petite fiche de prêt de la bibliothèque universitaire d'Aix en Provence comportant les dates de naissance et de mort de Diderot (1713-1784) dans Casa de Campo de Jose Donoso.
- Une carte de voeux de bonne année de Rélie de 2003 dans L'Absolue perfection du crime de Tanguy Viel (dédicacé par l'auteur).
- Une carte postale de Seville d'avril 86 qui commence par : "Ola todos, Je suppose que votre fête a été explosive, la mienne a été volcanique et "caliente". On comparera cela au retour", dans ... Le Silence de la mer, de Vercors (sic).

(à suivre...)

dimanche 15 janvier 2012

Lire 10

           Je n'aime pas lire pour lire. Je cherche avant tout à rencontrer un auteur. Une pâte, un style, une manière d'être qui fait qu'à la façon d'un peintre, on le devine, on le flaire, on le reconnaît dans ce qu'il a d'unique. Je suis un lecteur fidèle. J'ai mon cercle littéraire intime, mes connivences. Je me sens chez Montaigne comme chez moi, nonobstant sa difficulté. J'accepte de n'y rien piper parfois pendant huit pages, puis, sur deux lignes, c'est l'illumination, comme dans ces opéras de Wagner où il faut s'ennuyer pendant une heure pour être traversé par deux minutes de grâce. D'autres sont mes grands frères : Gide, Camus, Montesquieu, Kundera, Garcia-Marquez, Apollinaire. Ce sont ceux qui reviennent par périodes. Il m'est arrivé de les relire à plusieurs années de distance. Non seulement j'y retrouve les sensations de mes premières amours, mais j'y trouve encore des aspects qui m'avaient échappés à prime lecture.
Mes choix ne sont pas très variés. Je l'ai dit, ma lenteur de lecture m'oblige à faire des sélections rigoureuses. Je lis rarement les prix littéraires que des amis m'offrent régulièrement, pensant me faire plaisir. Est-ce le sentiment gênant de céder à un phénomène de mode ou quelque suscpicion envers la validité et le caractère commercial de ces prix? Reste que ces lectures avortées me mettent dans l'embarras vis à vis de ceux qui me les ont offertes et me demandent mes impressions. Je ferai une exception, l'excellent Champs d'honneur de Jean Rouaud. Sinon, sans être fermé aux conseils de lecture, je n'aime pas me sentir obligé de lire un roman que je n'ai pas choisi alors que sur les rayons de ma bibliothèque m'attendent tant de bons ouvrages. J'aime mieux lire trois fois le même bon livre que trois mauvais différents. Les grands ouvrages demeurent, les autres ne sont que châteaux de sable. La mémoire est à ce titre un bon étalon : rien ne reste des livres médiocres.

samedi 14 janvier 2012

Lire 9

                Dès qu'un lecteur possède deux livres se pose le problème du rangement. J'ai tout essayé : par collections, éditions, genres, tailles... pour finalement opter pour l'ordre alphabétique. Cette dernière disposition s'avère plus pratique qu'esthétique et pose des problèmes d'espaces verticaux dans les étagères, les livres de poche jouxtant l'immense glose illustrée sur la peinture impressionniste. Mais de Anouilh à Zola on s'y retrouve lorsqu'il  faut d'urgence retrouver le bon livre.
Cet ordre rigoureux résiste tant bien que mal aux interventions sauvages de mains étrangères qui négligent de ranger l'ouvrage  emprunté à la bonne place. Il me coûte de l'écrire, moi qui suis d'un naturel très désordonné, mais de même qu'il est très désagréable de ne plus retrouver un livre qu'on a prêté sans savoir à qui, il est fâcheux d'avoir à inspecter toute sa bibliothèque pour constater que l'oiseau s'est envolé ou, moindre mal, a changé d'étage. Encore que, pour des raisons exposées plus haut, la mienne ne s'encombre pas d'oeuvres superflues.
Je ne suis pas collectionneur. Si j'aime, sur les brocantes ou marchés, à tater la tranche d'une belle reliure, je m'intéresse avant tout à la substance de l'oeuvre (cela dit, j'aime bien les livres du 18e siècle, leur graphie particulière, les s en forme de f, j'aime y chercher l'approbation royale en fin de volume, mais je n'y investirai pas un sou). J'affectionne un geste en particulier, celui qui consiste à prendre un vieux livre de poche et l'effeuiller sous le pouce en humant son odeur de vieilles pages. Mais comme j'aime avoir en mains un livre vierge de toute lecture - il me semble ainsi avoir davantage le sentiment d'être le premier à le lire - j'évite, tant que mes moyens me le permettent, d'acheter d'occasion. Pour autant il m'est arrivé de faire de belles découvertes chez les bouquinistes, des auteurs oubliés ou obscurs dont on se demande à chaque page pourquoi on n'en parle plus.
J'ai horreur des collections Pléiade. D'une part à cause de leur prix anti démocratique, d'autre part parce que le papier bible dont ils sont faits les rendent impropres à l'étude ou au transport. Le moindre coup de crayon un peu vigoureux les déchire et on a trop peur de les abimer en voyage. D'ailleurs ils sont trop lourds à transporter malgré la légèreté des pages qu'on sent à peine entre deux doigts. Ces raisons pratiques annulent pour moi tous les avantages de l'appareil critique qui fait leur réputation. Aussi vrai que je n'ai jamais posé mes fesses dans une Rolls Royce, je laisse les Pléiades à d'autres car je n'en lirai pas plus vite pour autant.

vendredi 13 janvier 2012

Lire 8

                 Une bonne lecture me laisse échapper des ricanements idiots, des rires déplacés ou des soupirs d'indignation qui amusent puis agacent mon entourage. On me presse alors de donner les causes de ces réactions et me voilà lisant à haute voix le passage en question. On commente, on approuve, on rit ou on hausse les épaules (il n'y avait vraiment pas de quoi, etc...) mais l'idée de l'auteur a fait son chemin.
C'est d'ailleurs un autre exercice que de lire à voix haute. Lecteur, on y perd en entendement ce qu'on y gagne en volume et musicalité. Auditeur, on n'y fait que gagner à condition que la lecture soit suffisamment lente et expressive afin que l'imagination puisse s'y fixer et s'y étendre. J'ai ainsi passé passé quelques unes de mes plus belles heures d'humain l'oreille accrochée aux lèvres d'une belle lectrice en fleurs me disant les mots d'un auteur que je croyais pourtant ne pas aimer. La sensualité du roman ne fut certainement pas étrangère à celle du moment. Allongés si près l'un de l'autre au pied d'un arbre, nous goûtions si parfaitement au miracle des mots que je n'ai pu, depuis, me résoudre à relire cet auteur (JMG Le Clézio) par peur de trahir ces instants de grand partage.

jeudi 12 janvier 2012

Lire 7

                    Lire est un acte profondément humain. Quel est cet auteur, mort depuis des siècles, qui a ce pouvoir sur moi? Qui me fait rire ou m'émeut, m'indigne ou m'attendrit ou fait que je m'écrie : oui, il a raison, la vérité est là, et si joliment exprimée! Lesquels de nos contemporains peuvent se targuer de nous tirer de telles émotions en un laps de temps si court? Je veux dire d'un outil aussi condensé qu'un livre et dans un volume si étroit? Emanant d'une spiritualité toujours vivante d'un auteur mort qui touche à nos sens et à nos mémoires? Jusqu'au corps qui, par touches menues, vient par le branle d'un rire discret ou d'un soupir d'admiration valider ma souscription à ce que je lis. Il est curieux de penser que de simples mots sur du papier aient le pouvoir d'émouvoir à ce point nos intelligences. Mais nous ne serions pas des hommes s'il en allait autrement. Lego ergo sum. Les chiens ne lisent pas.

mercredi 11 janvier 2012

Lire 6

                  Il n'est pas de plus beau spectacle qu'une fille en train de lire. L'attitude, un certain angle de la nuque, un air absorbé, le dos droit, tout est un gage d'esthétique. C'est un esprit absent en un corps présent et abandonné. La lectrice est stable, si stable qu'elle n'est pas là.
Et cette dérive spirituelle me fascine et m'interroge : que lit-elle? En quel pays est-elle? Quelle histoire rêve-t-elle à travers les mots d'un autre absent? En quelle langue?
Parfois même, elle est si belle que je la soupçonne de poser.

mardi 10 janvier 2012

Lire 5

                        Je crayonne beaucoup mes livres. La plupart sont farcis d'une glose anarchique et mal écrite, quasi illisible, des réflexions inspirées par l'ouvrage mais déviant souvent du sujet du livre même. Leur relecture, à quelques années de distance, est toujours une grande source d'étonnement, entre autocomplaisance et condescendance pour ce premier lecteur que je fus.
Je souligne les phrases que j'aime, qui me paraissent valoir autant par leur fond que par leur forme. Mes préférences vont à celles qui, sous forme axiomatique, énoncent des vérités qui ont parfois atteint la lisière de mon esprit sans que j'aie pu jusqu'ici les trouver verbalisées, donc partagées par autrui. Quelque chose qui tenait plus de l'intuition que de la pensée et qu'on trouve soudainement merveilleursement formulé par l'auteur. Un passage de mes limbes personnelles à la lumière de l'évidence universelle.
J'aime enfin y dénicher des mots nouveaux. Pour ne pas hacher ma lecture de perpétuelles interruptions, j'ai très tôt opté pour une méthode particulière. Sur les pages vierges de fin d'ouvrage, je note le mot inconnu ainsi que la page où il apparaît afin de pouvoir le resituer dans son contexte. Lorsque j'ai une liste d'une dizaine de mots, je vais au dictionnaire pour y puiser les définitions que je note sur le petit répertoire jaune qui ne me quitte pas depuis ma classe de première. Ayant pu ainsi me construire un petit patrimoine lexical, ma seule richesse pérenne en ce monde.
C'est ainsi que j'ai pu découvrir avec bonheur que chaque auteur possède un idiolecte (mot appris dans l'Emile de Rousseau), révélateur d'une idiosyncrasie (terme découvert dans les Rêveries du promeneur solitaire, du même), ce corpus lexical délivrant finalement quelque infaillible diagnostic relatif aux obsessions des auteurs. On se retrouve en pays connu : pas besoin d'écriteau pour désigner le lieu. C'est sans doute une grande part de ce qu'on appelle le style.

lundi 9 janvier 2012

Lire 4

               Il y a trois sortes de livres auxquels ont tient tout particulièrement. Ceux qu'on a tellement aimés qu'ils font un peu partie de nous-mêmes, ceux qui nous ont été offerts par quelqu'un qu'on aime et ceux qui sont dédicacés par l'auteur.
Il m'est arrivé avec un de ces derniers une chose étrange. J'avais assisté à une conférence très intéressante de Michel Tournier à Orléans. J'en avais profité pour me faire dédicacer Gaspard, Melchior et Balthazar et échanger quelques mots avec l'auteur. Fier de mon trophée, je rentrais chez moi en voiture. Parvenu sur le seuil, il me fut impossible de retrouver le livre. Après une fouille méticuleuse de mes poches et de la voiture, je retournais sur le lieu de la conférence, perplexe. Je retrouvais le livre dans le caniveau, à l'endroit même où j'avais garé ma voiture.
D'autres meilleurs que moi tireraient un bon parti narratif de ces rois-mages égarés dans un caniveau. Je me contente de m'interroger : comment avais-je pu laisser tomber cet objet auquel, à ce moment précis, enluminé qui plus est du paraphe amical de Tournier, je tenais plus que tout au monde, comment avais-je pu être négligent au point de l'oublier certainement sur le toit de ma voiture et démarrer, laissant derrière moi le précieux ouvrage, dédicacé par un de mes auteurs préférés?
Les livres ont leurs mystères, leurs aventures, leurs désirs peut être. Et si c'était eux, mes rois-mages rebelles, qui avaient décidé de ne pas rentrer à la maison, perpétuant en cela leur vocation nomade? Au moment où j'écris ces lignes un doute me traverse. Non, le livre est bien là, placé entre les Météores et l'excellent Roi des Aulnes, toujours porteur de sa dédicace. Dommage, cette nouvelle escapade m'eût fourni une chute plus romanesque.

dimanche 8 janvier 2012

Lire 3

                Je lis dans tous les sens : assis, debout, en attendant, dans les toilettes, couché, dans le train, en voiture (passager seulement), parfois même en marchant. Peu m'importe le cadre. Ni le bruit ni la musique ne me gênent à condition que ce ne soit pas de la chanson française car les mots finissent par se superposer. J'ai beaucoup lu dans les cafés à une certaine époque sans être gêné par les conversations des consommateurs. Mais j'aime particulièrement lire en campagne, sous un arbre précis de Fabrégoules, près de chez moi quand j'étais étudiant ou sur la plage à condition qu'il n'y ait pas trop de vent.
J'aime lire en villégiature. Si je n'emporte jamais assez de vêtements (si bien que je dois souvent en acheter sur place), je prends toujours trop de livres par devers moi, au point d'en être encombré et d'en oublier sur le lieu des vacances. La peur de manquer, le désir d'avoir avec moi quelques amis sûrs en pays inconnu font que j'en bourre ma valise, au cas où. Montaigne en a mieux parlé que moi : "Je ne voyage sans livres ni en paix, ni en guerre (...) ils sont à mes côtés pour me donner du plaisir à mon heure, et à reconnaître combien ils porteront de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aie trouvée à cet humain voyage".




samedi 7 janvier 2012

Lire 2

         J'aime lire en m'endormant. La lumière éteinte, je suis encore plein de mon auteur. De nouvelles phrases, ayant le corps et le style de celles que je viens de quitter, s'imposent d'elles-mêmes. Elles ont l'épaisseur des songes, c'est à dire qu'elles s'impriment en moi plus encore que les autres. Je les vois, je les entends.
C'est sans doute à sa capacité de contamination que l'on reconnaît un grand auteur. C'est à son pouvoir de recréation qu'on voit le bon lecteur. Non seulement le rythme, la forme syntaxique, mais aussi l'image et l'idée du volume se poursuivent en rêvant. Le dormeur est créateur et continuateur inconscient, sans doute motivé par un ardent désir de connaître la suite d'une lecture en jachère. Les auteurs à longues phrases suscitent  plus particulièrement ce processus d'écriture hypnagogique. Bercé par les longues périodes comme en une barque, le sommeil s'en va prosant à vau-l'eau de nos rêves.
Le corps a peu de part en cette nébuleuse. Mon livre a pris la forme ultime d'un songe lancinant où s'épanchent les possibles. Dérive toujours inachevée cependant, mes vaseuses conjectures toujours rattrapées par un lourd sommeil noir.
Dans le doute, je préfère m'endormir loin d'un téléphone portable. De même, sait-on si le livre n'est pas porteur d'une énorme charge d'intelligence, même refermé? Si son influence, toute en émanations positives, cette fois, ne se fait pas sentir au-delà même de ses propres limites physiques? Si sa seule présence bavarde en nos tables de nuit n'infuse pas nos rêves? Sans doute ce rapport tient-il un peu de la relation amoureuse. Un bon livre est un livre qui me féconde.

vendredi 6 janvier 2012

Lire 1

          Je lis très lentement. De chaque phrase j'aime soupeser l'aune de sens ou me perdre en sa musique. Il me faut deux à trois mois pour lire un bon livre. Je peux dire par conséquent que je lis beaucoup et très peu à la fois  puisque je passe énormément de temps sur le même livre : à la fin de l'année je ne peux cocher que quatre ou cinq nouveaux livres effectivement lus dans ma bibliothèque.
Je suis en lecture comme en tout : lent mais opiniâtre. Et encore cette lenteur participe-t-elle moins d'un parti-pris que d'une tare naturelle, une incapacité chronique à brûler la poste quand bien même un emploi du temps serré m'invite à plus de célérité. Fi des diagonales, même le festina lente des anciens va encore trop vite pour moi. A ma façon, je prends mon temps, lentement, très lentement, à tel point que j'ai parfois l'impression d'écrire plus vite que je ne lis. Lisant, je ne suis plus en pays réflexif. Ecrivant, je suis en contrée domestique et reconnais mes pensées pour les avoir maintes fois en mes rêveries passé en revue.
Mes lectures pâtissent de cette infirmité de lenteur, se jouant de ma mémoire tant est loin le souvenir de tel personnage entrevu en début de roman ou telle péripétie que d'autres plus récentes ont occultée. Lecteur- lenteur, une quasi homonymie qui fait de chacun de mes livres un véritable compagnon de route, pour un bail. Quand je l'ai en mains, c'est pour longtemps, et au-delà des limites physiques de l'ouvrage. Le livre clos, j'en suis tellement rempli que rien ne peut m'en distraire. Tout en vaquant à mes occupations, j'y pense et y repense, tourne et retourne l'ouvrage en ma tête, ergotant sur la teneur des pages à venir ou commentant par devers moi les lignes du jour. On objectera que toutes ces heures passées à lire sont autant de moments ponctionnés sur la vraie vie. J'invite ceux qui pensent que les livres ne sont que vaines échappatoires à refermer celui-ci.

samedi 4 décembre 2010

Du crayonné

Je suis toujours déçu par la réalisation finale d'un dessin, après avoir subi le lifting du gommage, il est toujours plus figé que le brouillon
Alors qu'au départ le crayonné, même s'il est maladroit, comporte toujours une charge que n'a pas le dessin final...


Comme si tous les traits qui ont aidé à la recherche du personnage lui donnaient vie, l'animaient dans une sorte de halo qui lui donnait une âme.
...

On a beau tricher, rajouter des arrière-plan, il faut bien se rendre à l'évidence : la ligne claire appauvrit les ressources graphiques du crayonné.On perd en substance ce que l'on gagne en lisibilité. Or, il faut savoir ce que l'on cherche, un trait qui va coller à l'ambiguïté et la profondeur d'un personnage ou la lecture univoque d'un trait?
Delacroix, par exemple, me semble bien plus fort dans ses esquisses que dans ses réalisations finales (cf. la chasse au lion, par exemple) où se joue tout un univers de supputations grâce au délié des traits, à la confusion voulue des couleurs.

mardi 28 septembre 2010

Histoires de la main gauche

Les cinq planches qui suivent ont été dessinées de la main gauche, donc maladroitement. En cela, j'ai voulu épouser graphiquement les caractères des gens dont elles parlent. Une tranche de vie de ces êtres que l'existence a rendus fragiles, sensibles, à la marge, souvent poétiques. J'ai donc essayé de rendre compte de cette fêlure par un trait tremblant et hésitant, aussi approximatif que pouvait l'être leur vie...

Histoire de la main gauche : Une visite

Histoire de la main gauche : Gélindo

Histoire de la main gauche : ma grand-mère

Histoire de la main gauche : la lettre

Histoire de la main gauche : la femme-enfant

samedi 9 janvier 2010

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