Je dois l’avouer, il m’est arrivé, perdu dans ma lecture, d’accomplir ce geste un peu honteux qui consiste à se curer un ongle avec des coins de pages. A y réfléchir, il me semble que ce geste procède d’une catharsis propre à la lecture même. Une façon de se laver, littéralement, des miasmes la vraie vie.
D’autres se sont servis des livres pour faire pire, à défaut de papier hygiénique. Sans doute certains ouvrages ne valent-ils pas mieux que cette pitoyable fin en un malodorant cagadou de fond de jardin. Ne soyons pas idolâtres. Le livre pour le livre ne doit pas nous intéresser, sauf si on est immortel et qu’on peut se permettre, dans notre infinitude, de gaspiller notre temps éternel. Ce n’est pas mon cas alors je vais à l’essentiel, c'est-à-dire aux meilleurs. Mais ne jugeons pas trop vite ceux avec quoi on se torche : ce sont toujours les livres les plus nocifs, donc les meilleurs, qui finissent en autodafé.
Lire n’a jamais été un acte anodin. Les livres qui circulent sous le manteau nous le prouvent : en tout temps le livre a dérangé le pouvoir. Les calvinistes lisaient secrètement la Bible. Les catholiques pouvaient se dispenser de savoir lire puisque l’office dominical suffisait à recevoir la bonne parole. Pendant ce temps des Huguenots apprenaient à lire à leurs enfants. Cette interdiction en fit un peuple cultivé qui, non content de savoir lire, glosait.
Je ne sais plus quel auteur sud-américain (Cortazar ou Donoso) raconte que dans sa bêtise, la milice qui avait ordre de traquer toute littérature relevant de près ou de loin du communisme, avait jeté plusieurs exemplaires du Petit Chaperon rouge au feu. Les nazis avaient compris la menace que représentaient les livres intelligents : une bonne purification par le feu pour s’en protéger car, comme le dit (encore) Montaigne : « Un homme qui a lu et retenu est plus capable de grandes entreprises qu’un autre ».
On peut en ce sens comparer la lecture à une bonne épidémie. On attrape le livre, on le refile à autrui qui va lui-même le donner à quelqu’un d’autre. Une vraie contagion, à cela près que le mal est aussi le remède. Le phénomène Indignez-vous, de Stéphane Hessel, est à ce titre comparable à une pandémie (bien que j’aie trouvé la substance du livre assez fadasse). Plus une incitation à l’agitation qu’à la réflexion. N’est pas Montaigne qui veut.







































