Je n'ai jamais pu décider si je préférais les longs romans aux nouvelles. Sprint ou marathon? A la hussarde ou dans la durée? Les deux genres ont également produit des chefs-d'oeuvres mais il me semble paradoxalement qu'il y a plus de mérite à écrire la Dame de Pique que Belle de Seigneur. Une intrigue ramassée, la nécessité de brosser des portraits vivants, de renoncer aux longues descriptions pour arriver à ce condensé d'émotions qu'offre la nouvelle me paraissent des tours plus délicats à prendre que d'étaler son ouvrage sur huit cents pages. J'ai toujours aimé Poë ou Villiers de l'Isle-Adam pour leur concision (c'est pour la même raison que la poésie en général et les sonnets en particulier me paraissent admirables). Morphine de Michaël Boulgakov et, surtout, la nouvelle Je ne voulais que téléphoner extraite des Douze contes vagabonds de Garcia-Marquez constituent deux sommets du genre, cette dernière racontant la triste histoire d'une jeune automobiliste tombée en panne près d'un asile d'aliénées : prise pour folle, elle ne peut en sortir alors qu'elle n'y était entrée que pour téléphoner à son mari...
Il n'en reste pas moins que les romans au long cours nécessitent un investissement temporel bien plus important, qui permet l'imprégnation nécessaire à une véritable fusion. Le long roman crée rapidement un manque. C'est le premier objet que l'on cherche en rentrant chez soi. C'est une catastrophe si l'on vient à l'égarer, un cataclysme si on le perd. On se réjouit à palper du doigt les cent pages restantes, on se désespère à n'en compter plus que dix. C'est toujours une petit mort que la fin d'un long roman. Ainsi l'achèvement de livres comme Les Hauts de Hurlevent, de Cent ans de solitude ou de Sarah et le lieutenant français a été un vrai déchirement. A ce moment du deuil, rien d'autre qu'un nouveau bon livre pour nous faire oublier le manque du précédent.

3 commentaires penchés:
Ah Villiers de l'Isle adam, je suis fan !
J'ai également ma nouvelle fétiche avec une dame dans un asile d'aliénés, une ode au distinguo entre paranoïa et lucidité : Apporte moi de l'amour de Bukowski, illustrée par Crumb ;)
(Je ne me souviens pas de celle de Garcia-Marquez)
Même si tu ne peux décider entre nouvelle et roman, heureusement que tu n'es pas comme l'âne de Buridan: nous n'aurions pas toutes ces belles chroniques!
Chacune nous en apprend autant sur toi qu'elle nous fait nous interroger: - et moi?
J'ai lu Villiers de l'Isle Adam :)
J'acquiesce à ce que tu écris à propos des nouvelles, c'est justement pour leur concision, parfois leur chute qu'on aime les lire. Véra de Villiers de l'Isle Adam, par exemple: bizarrerie d'y trouver quatre descriptions de la même chambre ...cela interpelle. Tout de même, pour une nouvelle qui se voudrait concise! Eh bien, tout(ou presque) est dans cette succession de descriptions! (Par ailleurs, c'est une subtile réécriture du mythe d'Orphée).
Idem pour les romans avec lesquels on entretient une relation des plus étroite pendant quelques temps... à la fois inséparables, mais vampirisant leur substance qui nous conduit à en finir bientôt (trop tôt?), à les achever (mais ce sont des Phénix!). Dernier souvenir de cette sorte, autour de noël. Ce livre avec lequel on s'endort et avec lequel on se réveille et puis un après midi entier à lire avec avidité, sentant bien que l'on est plongé en lecture et que depuis longtemps on a quitté la rive à la dérive, conscient que peu à peu le personnage qui coule vous entraîne avec lui... vertige et résistance pour reprendre la distance nécessaire avant les dernières pages et lâcher sa main quand il tombe à pic et se perd corps et biens: "Profondeurs" de Henning Mankel.
D'autres histoires une autre fois, il se fait tard.
Je note, je note... la liste s'allonge, vivement la retraite que je lise tout ça. Merci pour vos conseils de lecture!
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