lundi 30 janvier 2012

Lire 25

                     Il existe entre le livre et son lecteur une histoire comparable à celle des êtres. Ils doivent en quelque sorte s'apprivoiser l'un l'autre. Un bon livre se mérite. Même le lecteur le plus exigeant se doit d'être indulgent et patient.  Je me donne la page trente comme point névralgique. Si au-delà de cette borne le livre persiste à m'ennuyer j'abandonne ma lecture. Renoncer en deçà est peu digne d'un bon lecteur : il faut laisser sa chance à l'auteur et certains longs romans tardent à démarrer. D'autres, de par leur modernité, impliquent de nouveaux codes de lecture qu'il s'agit d'intégrer. C'est ainsi que mes lectures passionnées de la Route des Flandres ou du Bruit et la fureur ont nécessité plusieurs tentatives infructueuses. Il faut dire que j'ai lu le premier à l'armée, pendant mes classes. Une situation peu propice à la concentration. Et quand j'ai refusé de tirer au pistolet-mitrailleur, j'ai pu le finir à loisir au pied d'un arbre tandis que les autres s'acharnaient sur des cibles de forme humaine. Chacun son truc.
Persévérer au-delà de la trentième page lorsqu'un livre nous ennuie relève soit de l'entêtement, soit du snobisme (soit de l'obligation scolaire, mais c'est une autre histoire). Il n'y a pas de honte à avouer qu'un Balzac ou un prix Goncourt nous est tombé des mains. Tous les grands auteurs n'ont pas écrit que des grands livres. Il est possible aussi que l'échec relève d'une incompatibilité. Le lecteur arrive trop tôt ou trop tard au rendez-vous. A lui de le repousser ou de prendre avec fatalisme cet amour contrarié.
Passée la page trente, un pacte tacite m'oblige à tout lire. Je n'applique pas à moi-même les conseils que je donne à autrui consistant à sauter les descriptions et autres tartinades ennuyeuses qui rejettent parfois l'intrigue au second plan. Les très érudits chapitres centraux de Notre Dame de Paris, consacrés entièrement à la description de la cathédrale et à l'histoire de Paris au Moyen-âge font en sorte que j'oublie les amours biscornues de Quasimodo et Esméralda.

7 commentaires penchés:

Zorglub a dit…

Lire "le Bruit et la Fureur" au son du pistolet mitrailleur un grand moment Wagnerien ... ou Coppolesque va savoir :-D

JM a dit…

Oui, le Silence de la mer eût été moins approprié!

acila a dit…

Quelle discipline !
En même temps l'armée étant présente dans le billet, il y a peut-être une relation de cause à effet. Et quand vous avez refusé... n'y a t il pas eu de répercussions ?(ça m'intrigue)
Le "chacun son truc" m'a fait penser à Pierre Desproges et à sa rose des sables.
Il n'y a pas non plus de honte à n'avoir pas lu un livre ou vu un film, effectivement une question de rendez-vous.

JMP a dit…

Pas de grosse sanction, sans doute parce que l'armée de l'Air est plus cool... Juste des menaces et mon "scratch" patronymique arraché de ma poitrine, la seule chose qui me différençiât de mes compagnons. Mais un sentiment mêlé entre la peur d'être puni et la griserie d'être le seul à dire non qd tout le monde dit oui. (Mais la fois suivante on était 3 puis 6 à ne pas vouloir tirer). Il y a eu d'autres choses mais ce serait long à développer ici...

Sol a dit…

Intéressante comparaison initiale ..."il existe entre le livre et son lecteur une histoire comparable à celle des êtres"... aurais-tu, de même, dans tes rencontres avec "des êtres", l'équivalent d'un numéro de de page "névralgique" au delà duquel si les personnes t'ennuient tu abandonnes la relation? Auquel cas persévérer serait "de l'entêtement ou du snobisme" ? ...ah! ah!

Je relève ce point car quelque chose de viscéral, de complexe se livre au fil de ces "lire"...
j'adore cet entre-deux où l'on parle des livres mais pas seulement. Ce quelque chose qui tient tes lecteurs en "ligne".

Es-tu sensible à l'unité de base du texte, je veux dire, les mots? Connais-tu aussi le plaisir, l'intérêt, le goût du mot?

JMP a dit…

J’aurais tendance à dire que les mots m’intéressent moins que leur combinaison. Comme les chiffres : 5 ne me dit rien. Mais 5 pommes me parlent.

Sol a dit…

Et que te "disent" ces 5 pommes ?

Tu vois bien que les mots parlent...justement quand on n'y prête pas attention, ils "disent" des choses ;)