vendredi 27 janvier 2012

Lire 22

                 Je suis attaché au style. Il m'est souvent arrivé malgré moi d'être embarqué dans un livre creux mais bien écrit. Si la qualité de la forme rend supportable voire agréable la lecture d'un ouvrage vide de sens, l'inverse ne se vérifie jamais : un livre ne tient jamais que par le fond seul.
Les écrivains qui vont souvent à la ligne m'exaspèrent. J'aime une pensée liée et compacte, dense, organisée en longs paragraphes. Le début de Colline de Giono m'a toujours déplu pour ces raisons. J'ai appris à aimer d'autres livres de Giono mais je reste amoureux des proses au long cours des Proust ou Claude Simon. Les sauts à la ligne me paraissent artificiels alors que les longues tartines me semblent plus aptes à traduire le cours d'une pensée. Je reste néanmoins attaché aux oeuvres découpées en parties ou en chapitres. Je l'ai dit : je suis un lecteur classique.
Céline s'est donné beaucoup de mal à écrire comme un cochon. C'est le seul dans le genre qui me soit tolérable. Là où Céline ponctue sa chienlit stylistique d'axiomes fulgurants ("L'Amour c'est l'infini mis à la portée des caniches" - quelle phrase!), ses plagiaires ne font qu'accumuler de vains effets d'oralité et des platitudes gratuites. Style écorché, là encore juste sous l'épiderme.
Salammbo  est l'exemple même du livre creux bien écrit. Cette "Carthachinoiserie", comme on l'a dédaigneusement appelée à sa parution, reste un modèle de style et d'érudition. Tentez d'en noter le vocabulaire inconnu sur les deux pages vierges qui cloturent votre édition : elles n'y suffiront pas. Longtemps, ce livre est resté mon préféré, jusqu'au jour où, voulant le recommander à un ami, j'ai été incapable d'en faire le résumé.
L'exemple absolu de style et de pensée réunis reste pour moi la brève mais incomparable introduction des Lettres Persanes. Tout l'esprit des Lumières est condensé dans ces deux pages parfaites.
J'ai horreur des grosses attaches, de ces poignets ou chevilles épaisses qui enlaidissent des corps par ailleurs très bien proportionnés. Les "soudain" en début de paragraphe qui viennent gâcher les plus beaux livres de Paulo Coelho. Le roman a beau être intéressant, ces ficelles finissent par leur insistante récurrence par me sortir du livre. Pareillement, j'exècre les redites. Ma lenteur de lecture, propice à l'assimilation, permet qu'on ne me rabâche pas dix fois les mêmes choses.
A l'inverse, j'adore les implicites, les livres ouverts qui sollicitent ma participation active.
J'aime les ouvrages qui nécessitent une seconde lecture, les clés ayant été données au lecteur en fin d'ouvrage.
Je suis entré par la fenêtre, je prends les clés, je ressors, rentre enfin par la porte.
Et je n'aime pas les auteurs qui vont souvent à la ligne.
Vraiment pas.

3 commentaires penchés:

acila a dit…

Au jeu des clés, connaissez vous Rosa ce soir de Marco Denevi ? (qu'il faudrait que je relise)

Sol a dit…

La métaphore du train est magnifique dans ce cas (encore), le train du style ou de la pensée dans lesquels on s'embarque pour un (long) voyage. Il est vrai qu'une longue phrase nous laisse prendre le rythme du voyage quand des phrases plus brèves nous débarquent rapidement sur le quai.
Je sens que je suis en voyage dans un livre quand j'ai hâte de le retrouver et du mal à le quitter.
Ainsi, il y a plusieurs années déjà la lecture de "Ripley Bogle" de Robert Mc Liam Wilson, une distorsion entre un style magnifique, poétique, raffiné et l'histoire d'un homme cynique, arrogant, crade...
Le contrepoint serait la grande déception de lire Haruki Murakami, annoncé plusieurs fois comme potentiel prix nobel de littérature et dont l'écriture m'a semblé terriblement maladroite, même en ayant testé des traducteurs différents!
Mais tout cela est personnel...

JMP a dit…

Je ne connais ni "Rosa ce soir" ni "Ripley Bogle"... je coche sur ma liste... merci!!!!!!!!
Tout à fait d'accord sur Murakami. Pour le Nobel, quand je vois qu'on l'a donné à Le Clézio et pas à Kundera, par exemple...