mardi 24 janvier 2012

Lire 19

                      Les rares livres se trouvant chez moi étaient d'autant plus précieux qu'on ne les voyait presque jamais, enfermés dans l'armoire à glace de mon père. C'était une sorte de sanctuaire qu'on n'avait le droit d'ouvrir que pour consulter un des dix volumes du dictionnaire Larousse de 1912 achetés aux puces. Une quinzaine de livres tout au plus, disposés sur l'étagère du haut. Une fois j'en ai pris un au hasard. C'était Terre de Hommes, de Saint Exupéry. Je découvrais les grands espaces, la Cordillère des Andes et l'orgueil de Guillaumet. Je le reposai en douce. Puis ce furent d'autres larcins : Vol de nuit puis d'autres que j'ai oubliés. Le plaisir de la lecture se doublait de celui de l'interdit. Non pas que mon père s'opposât à ce que nous nous instruisions, bien au contraire. Mais on sentait qu'il vivait comme une ingérence nos incursions en sa maigre bibliothèque personnelle.
Le père n'avait pas vraiment le temps de lire mais vouait un véritable culte à Baudelaire. Il passait l'essentiel de son temps d'humain dans l'assourdissante clameur d'une cimenterie. Une fois, alors que je travaillais à l'usine pour l'été, il me fit discrètement signe de venir le voir dans le placard qu'on lui avait assigné comme bureau en attendant qu'il parte à la retraite. Il s'installa à son siège, l'air fanfaron et souleva un monceau de grandes feuilles millimètrées comportant d'assommantes statistiques. Sous les graphiques, comme l'aurait fait un gamin espiègle lisant des illustrés sous ses livres d'école, il me montra un petit livre qu'il lisait en catimini : Les Fleurs du Mal. C'était sa manière à lui d'être rebelle. Au tonnerre des broyeurs à cru, il opposait les mots du poète. Dérisoire échappatoire, mais pour lui une façon de donner un peu de sens à l'amas de tôles poussiéreuses où il oeuvra pendant quarante ans sous le joug de chefs incultes. Et je me souviens m'être dit qu'il était triste ce monde où l'on devait se cacher pour lire du Baudelaire.

1 commentaires penchés:

Sol a dit…

Ce billet m'émeut.