Il y avait eu aussi la bibliothèque du grand-père. D'autant plus fascinante qu'elle se situait en partie dans une pièce mystérieusement appelée "cosy" où je dormais l'été. Je limitais mon exploration à la lecture des titres et déchiffrais le nom d'auteurs aujourd'hui plus ou moins oubliés : Tyde Monnier, Guy des Cars, Gilbert Cesbron. Un titre me fascinait en particulier, j'ignore pourquoi : le Figuier stérile, de Tyde Monnier (dont j'ai appris récemment qu'elle était une sorte de Giono au féminin). Je n'ai jamais lu le Figuier stérile mais ce titre avait des résonnances propres à ébranler mon imagination, sans que je sache vraiment ce que signifiait le mot "stérile"... Il y avait quelque chose de délicieusement inquiétant dans ces deux mots sans que jamais je n'eus la curiosité d'aller plus avant, peut-être par paresse, peut-être pour me préserver d'une déception.
L'autre partie de la bibliothèque se trouvait dans la salle à manger. On y trouvait des auteurs plus connus comme Camus, Pagnol ou Malraux. Il y avait aussi une belle édition de la Chartreuse de Parme et un Père Goriot de couverture rouge-velours flanquée d'un titre en lettres dorées. Plus tard, je découvris que cette bibliothèque comportait des trésors plutôt baroques, notamment sur les étagères les plus élevées : un poche du Marquis de Sade, des SAS et surtout un petit livre recouvert de papier journal pompeusement titré Les Chevaliers de la Bistouquette relatant les exploits de trois adolescents prendant la guerre, profitant du départ des hommes au front pour combler le désir des femmes restées seules au village. C'était très mal écrit mais la première scène valait son pesant de littérature : les trois comparses cachés dans une grange observaient en se masturbant un vieux fermier qui sodomisait une chèvre. Rien de l'impression de clapotis et de roseaux au bord d'un fleuve que m'avait laissée quelque temps plus tôt la lecture de mon premier vrai roman, mais certainement la découverte de l'étendue de ce qu'on appelait littérature. Je savais que le meilleur et le pire m'attendaient. Comme dans la vie, en somme.
Plus tard, je découvris une perle dans cette même bibliothèque : un vieux livre du XVIII° siècle, L'Esprit, de M. Duguet, Précis de la morale chrétienne (M DCC LXIV, avec approbation et privilège du Roi). Je ne sais comment cette apologétique parfaitement intégriste en plein milieu du siècle des Lumières est tombée entre les mains de mon grand-père qui ne lisait que des romans policiers. Toujours est-il que lorsqu'il vit ma mine admirative il ne balança pas une seconde : "Il te plaît? Il est à toi". Et comme il était généreux il prit un feutre et écrivit sur la page de garde : "Souvenir de la part de Papi et Mamie 12-9-90", détruisant en valeur marchande tout ce que le livre gagnait en valeur affective.

5 commentaires penchés:
Excellent le papy qui dédicace (et n'oublie pas la mamie !) Enfant je lisais tous les livres que je croisais, et dans la bibliothèque familiale (personne ne lisait, d'où pouvaient bien venir tous ces livres ?) j'ai lu du gilbert cesbron (vous venez de m'en remettre le nom en mémoire) et du guy des cars, plusieurs ouvrages, c'était un peu pour moi des romans d'aventure, j'en étais très friande et je me souviens particulièrement cette terrible maladie rongeante dans l'impure. En revanche, quand un an plus tard à l'entrée au collège j'ai découvert Dostoïevski ils sont retournés dans le placard dans lequel ils étaient et n'en sont plus jamais ressortis !
En revanche, je n'ai pas croisé Les Chevaliers de la Bistouquette (même sur les étagères du haut)et c'est très bien ainsi. L'histoire de la chèvre de Monsieur Seguin m'avait déjà suffisamment traumatisée !
Quoi monsieur Seguin a osé .....
Ok je sors ....
De Cesbron je ma souviens avoir lu "Chiens perdus sans collier". il y en avait un autre qui s'appellait "Mais moi je vous aimais" mais je ne l'ai pas lu. Je me souviens très bien de ce titre : "l'Impure", effectivement... comme quoi il est important de laisser, telles les chêvres, nos livres en liberté...
La chèvre de M. Seguin est un conte sur la jalousie et l'infidélité.
Zorglub, qui t'a dit de rerentrer?
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