A qui sacrifierais-je une année de ma vie si en échange je pouvais converser avec un auteur de mon choix ? Montaigne me vient en premier à l’esprit. Mais outre le fait que ladite conversation aurait certainement lieu à cheval, conformément aux goûts de l’auteur (en quoi je suis des plus médiocres), je crois que je serais trop esbaudi – pour reprendre un terme de son temps – par la proximité d’un monde où tout m’est caduque pour goûter à sa mesure la compagnie de mon humaniste préféré. Sans doute la langue y ferait-elle obstacle itou. D’ailleurs lui-même s’y montrerait certainement moins étonné que moi, son esprit ouvert à toute chose en termes de nouveautés et bizarreries. Elle eût été intéressante, cette page des Essais où il relate sa rencontre avec un homme venu du futur. Un auteur plus doué que moi pour la parodie l’eût écrite sur le champ, farcissant son anecdote de citations latines, jouant sur la largesse d’esprit et usant d’archaïsmes à gogo. Moi pas.
J’aurais pu choisir Voltaire, mais si j’aime bien le conteur je ne sens pas en lui un auteur qui me chuchote à l’oreille. C’est un beau parleur qui ne brille qu’en public et ne manquerait pas de me railler à un moment où à un autre. Sans doute préfèrerais-je la compagnie discrète d’un Rousseau, mais la crainte de le froisser par quelque mot malheureux me rendrait la conversation pesante et par trop étudiée.
Une heure avec le Rimbaud du temps des Illuminations m’eût certainement passionnée, mais j’aurais préféré Germain Nouveau ou Max Jacob.
Mon choix irait à Camus. A Tipasa, en marchant tranquillement dans la nature. Il me montrerait enfin ce que c’est que ces fameuses lentisques et me désignerait la mer d’un simple geste de la main. Les mains dans les poches, on ne parlerait pas. Ce serait une heure parfaitement gâchée sur le plan de la conversation, mais oui, ça vaudrait quand même un an de ma vie.
Sachant que dans leur générosité aucun de ces auteurs n’accepterait que je sacrifiasse une année d’existence pour passer un seul moment avec eux. Il m’a d’ailleurs été donné dernièrement de dîner avec quelques-uns d’entre les plus connus de nos auteurs vivants – Stéphane Hessel, Fred Vargas, Pierre Péju et Edmond Baudoin – sans que ça me coûte autre chose en terme de durée de vie que l’heure délicieuse que dura le repas.

8 commentaires penchés:
Ha non, Camus c'est pour moi, j'ai réservé la balade.
Ah! mon message d'hier ne s'est pas affiché ... pb connexion sans doute. C'est pas grave.
Cela dit ton billet me fait penser à un livre lu il y a plusieurs années, "Le Voyage des grands hommes", de François Vallejo dans lequel l'auteur raconte le fameux voyage de Rousseau, Diderot et Grimm (le philosophe) mentionné dans leurs correspondances et dont on ne sait s'il a eu lieu. Par la force de l'écriture (magnant avec maestria le pastiche) j'ai eu ce plaisir de voyager avec eux!
Autre hypothèse que celle de la conversation envisagée avec Diderot dans un autre message ...
Autre réalité que le repas que tu as partagé avec les quatre illustres et bons auteurs !
C'est quand même pas mal l'écriture !
Je me souviens aussi que dans l'Immortalité Kundéra rencontre Kafka et Hemingway de façon virtuelle...
Et n'oublions pas que Dante est guidé par Virgile dans les cercles de l'Enfer!
Olivier : OK, on fera un foot au milieu des lentisques et on mettra Albert dans les cages!
Là, je dis OK.
Et Sartre en arbitre!
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