jeudi 26 janvier 2012

Lire 21

                    Les trains manqués ne se rattrapent plus. Aussi vaut-il mieux anticiper un rendez-vous que le rater. J’ai certainement lu trop tôt les Rêveries du promeneur solitaire et l’Emile. Je ne prétends pas avoir, à 16 ans, tout compris de l’un et de l’autre. Mais je peux dire avoir fait mon dépucelage littéraire avec ces deux livres. Sans trop comprendre où elles me menaient, les phrases de Rousseau m’ont conduit jusqu’à ce degré d’émotion qu’on ne rencontre que très rarement dans une vie de lecteur. Sans doute le plaisir de la découverte ou l’ivresse des débuts en toute chose de ce monde, « intus et in cute », dans la chair de l’auteur. Sous la plume de Rousseau, ses plaintes ou ses extases, insupportables chez d’autres, deviennent touchantes en ce qu’à trois siècles de distance leurs contingences nous échappent. Le ton en est d’autant plus poignant, clairement dessiné dans la lumière crue du pathos débarrassé de la cause.
Montaigne donne toujours l’impression du train manqué si l’on s’en tient à sa langue. Le voyage se fait à pied et en montant. C’est un peu comme si on tentait de dialoguer avec un aïeul étranger : on ne saisit pas tout mais on est du même sang. L’échange est plus globalement celui d’une pensée, d’une filiation vague mais reconnue, que d’une idée ponctuelle. Et je dois l’avouer, j’aime parfois ne rien y piper, sentir le souffle chaud d’une pensée sans la pénétrer, sans même avoir vraiment envie de la comprendre dans la précision de ses atours, et malgré cela – ou peut-être grâce à cela – en sortir grandi tout simplement parce qu’elle est puissante. Ce n’est pas qu’une question d’esthétique : les phrases les mieux tournées sont souvent assez creuses et énoncent des banalités pour peu qu’on en gratte le vernis rhétorique. Mais il est des pensées qui nous paraissent édifiantes à proportion qu’elles sont obscures. « J’entends, mais quoi ? », demande Rabelais. Certes le train des Essais se prend sur le tard, mais on n'en redescend jamais.

2 commentaires penchés:

Sol a dit…

Si je l'osais, je vous demanderais ce que vous lisez cher Jean-Marc, dans le train, à cette heure? Ni trop tôt, ni trop tard...

JM a dit…

Je re-relis le livre III des Essais et je découvre le Discours sur la servitude volontaire de La Boétie. Un train difficile à prendre qui à la fois m'assomme avant de dormir (je n'ai pas le temps de lire dans la journée en ce moment) et que je ne peux quitter en route. Sinon j'ai lu dernièrement La Délicatesse, que j'ai bien aimé mais que j'aurai vite oublié.